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Laetitia Guillemin

LAETITIA GUILLEMIN

SIMON BRODBECK & LUCIE DE BARBUAT
Essay by Laetitia Guillemin, June 2010

« On croit parfois se connaître dans le temps, alors qu’on ne connaît  qu’une suite de fixations dans des espaces de la stabilité de l’être, d’un être qui ne veut pas s’écouler, qui dans le passé même quand il s’en va à la recherche du temps perdu veut “suspendre” le vol du temps. Dans ses mille alvéoles, l’espace tient du temps comprimé. L’espace sert à ça. » Gaston Bachelard, La poétique de l’espace, PUF
 

Les images de Lucie&Simon révèlent des espaces photographiques comme des alvéoles de temps comprimé. Chaque série se glisse derrière cette idée simple et complexe à la fois. Machine décrit l’envers du décor de la société de consommation. Earth Vision propose des paysages urbain et bucolique vidés de  toute agitation humaine ; seul, un personnage est figé dans ces paysages monumentaux. Au contraire, Scenes of Life évoque des moments du quotidien vus de haut. Ces deux série convoquent cette idée de temps suspendu. Comment s’exerce ce précepte  dans le travail de Lucie&Simon ? En quoi l’espace convoque l’instantanéité ? De quel ordre sont ces photos ? 
Pour comprendre la dimension photographique des projets artistiques de Lucie&Simon, deux angles sont envisagés : d’une part les références visuelles des deux photographes ; d’autre part le contexte photographique actuel.

La question de l’espace prend toute sa dimension dans les influences iconographiques des deux photographes. L’espace photographique de l’école de Dusseldorf est sans aucun doute la référence évidente, avec la série Machine qui s’est bâtit dans cette même dynamique. L’enjeux est simple : construire des images qui ont une dimension documentaire et en même temps, annonce une forme d’écriture très personnel. Le concept de série fidèle à cette école mais déjà bien introduite avec des photographes comme August Sander ou Atget implique des règles très précises qui cadrent le projet photographique. Lucie&Simon sont les descendants directes de cette manière de fonctionner. Un protocole clair pour chaque série, un cadre presque rigide, une ligne de conduite efficace, sont les éléments incontestables qui s’inscrivent dans chaque projet. Une cohérence prend naissance au regard des séries.
Pourtant au-delà de la question de la série, un autre axe est à envisager qui dépasse les bases mêmes de l’école allemande.

Chaque série propose des images qui sont autant de plan-séquence inscrit dans une continuité photographique. L’œil du photographe se juxtapose avec le regard toujours en mouvement du caméraman. Cette remarque est très importante même si au cœur des images, ce sont des éléments fixes, statufiés, ancrés dans l’espace comme si rien ne devait plus jamais bouger. Dans chaque série, l’homme est un élément du paysage, ou tout au plus un élément de la construction visuelle de l’image. Minimisé par l’environnement dans lequel il se trouve, l’homme est un modèle en adéquation avec son temps et son espace. Sacralisé, il l’est avec la lumière qui construit l’espace de l’image. Extrêmement importante, la lumière joue un rôle au même titre que les éléments qui construisent l’image. Cette oscillation de l’insignifiant au sublimé, trouve sa source dans l’univers cinématographique. Le travail de lumière hiérarchise l’espace, indiquant au regard ce qu’il doit voir. En ce sens, les photographies de Lucie&simon  participent de l’imaginaire visuel du cinéma. Pour ce qui est de la série « Earth Vision », la nuit devient le studio des photographes. La lumière du cinéma, a trois âges explique Fabrice Revault d’Allonnes dans son essai sur la lumière au cinéma. Et le travail de lumière de ces deux photographes respecte le style de l’âge classique qui tend à construire l’espace  en valorisant chaque détail de l’image, en donnant à voir chaque élément pour lui soumettre du sens. « De près, notre regard les suit dans la plénitude de leur signification ; de loin, nos yeux les fondent dans une brillance multicolore, feux d’artifice silencieux, sertis sur un fond d’ombres profondes et graves. »[1] Les clairs obscurs d’« Earth Vision » donne un statut particulier à chaque détail de l’image. La lumière situe l’homme dans l’espace ; dans lequel il s’est enraciné. Mais aussi, l’agencement des  lumières construit l’espace.  Les lumières de la ville sont autant de points de repère qui permettent au regard de se déplacer dans l’image.

Dans « Scenes of life », le mélange des lumières protègent la scène des agressions extérieurs. Et plus encore, c’est le point de vue qui nous plonge dans cet univers de fiction. Les vues de haut renvoient directement aux plans vus d’avion du cinéma.  Cette technique a souvent été utilisée dans le cinéma pour amorcer une séquence ou terminer une scène. Également, on peut voir ces scènes vues de haut dans certains films ; elles permettent de survoler l’ensemble d’une scène pour ensuite inviter le spectateur à se concentrer sur un détail de ce qui est entrain de se jouer. Le travelling permet se passage du général au particulier. Il s’agit dans la plupart des cas d’un point de vue d’entre-deux, puisqu’il annonce plus qu’il ne décrit, survole plus qu’il ne s’inscrit dans la scène. L’univers de Lucie&simon prend en compte ces spécificités cinématographiques. Mais en même temps ils jouent de ces possibilités pour adopter un autre regard. La distance implicite avec ce qui se passe dans l’image impose une forme de pudeur. Le point de vue comme au cinéma s’inscrit dans un regard qui est de l’ordre de l’observation. Aucune implication à ce qui se passe dans la scène. Ces plans-séquences que propose l’œil unique des deux photographes permet ce détachement, et surtout une forme de respect à l’image. Lucie&simon observe avec un regard tendre le quotidien des gens qu’ils photographient dans leur intimité. Ce détachement lié au point de vue invite le spectateur à regarder derrière la lorgnette et à se positionner face à ce qui se joue sous ses yeux. Le travail de la lumière renforce cette distance respectueuse et donne à voir des scènes poétiques, feutrés, comme si Lucie&simon ne voulaient surtout pas bousculer ce petit monde qui vie sous leurs yeux. Les projets photographiques de Lucie&Simon semblent hériter de l’univers  poétique de Wim Wenders. Entre la magie des ailes du désir et la insouciance aérienne de Paris-Texas, Lucie&simon croisent ces chemins pour donner à voir des images qui réintègre dans la photographie, la notion même du regard distancié fidèle à un certain type de cinéma.

Outre ces remarques, ce sont des histoires qu’ils racontent, tant dans « Earth Vision » que dans « Scenes of life », ils s’attachent à décrirent l’homme dans son environnement.

« […] Le temps se présente comme l’instant solitaire comme la conscience d’une solitude. » Gaston Bachelard, L’intuition de l’instant, Le livre de poche, p.13.

Laetitia Guillemin.