NATACHA WOLINSKI

QUAND L’IA RÉÉCRIT L’HISTOIRE DE LA PHOTOGRAPHIE
Essai et portfolio, Beaux-Arts magazine 2026.

Lorsque l’intelligence artificielle Midjourney est apparue, en 2022, les deux artistes Brodbeck & de Barbuat ont demandé à la machine de reproduire 200 photographies historiques et iconiques à partir de leurs seules indications textuelles. Le résultat est à découvrir dans Une histoire parallèle, ouvrage fascinant où se révèle «un inconscient collectif» pétri de racisme, de sexisme et d’idéologie.

L’histoire est connue dans le milieu de la photographie. Ferdinando Scianna, membre de l’agence Magnum, a souvent raconté sa passion naissante pour la photo dans la Sicile reculée des années 1960 et sa découverte de l’œuvre d’Henri Cartier-Bresson à travers l’album Images à la sauvette. Son désir de s’approprier les clichés du maître était si insatiable qu’il a rephotographié inlassablement chaque page du livre, selon un rituel quasi anthropophage. On retrouve dans le nouveau projet du duo d’artistes Brodbeck & de Barbuat un même appétit vorace pour les images. L’ouvrage Une histoire parallèle, qu’ils viennent de publier, compile plus de 200 icônes de l’histoire de la photographie. À première vue, un livre hommage et rien de bien révolutionnaire. Mais à regarder de plus près Le Baiser de l’Hôtel de Ville de Robert Doisneau, L’Enfant à la grenade de Diane Arbus [ill. p. 91] ou encore Le Cowboy de Richard Prince, quelque chose interroge. Des anomalies se sont glissées dans les images, comme dans un jeu des 7 erreurs. Avec ce livre volumineux, Simon Brodbeck et Lucie de Barbuat développent en réalité un nouveau projet conceptuel: réécrire l’histoire de la photographie et de ses chefs-d’œuvre en ayant recours à l’intelligence artificielle (IA).

«RECONFIGURER NOTRE PERCEPTION DU RÉEL»

«Quand Midjourney est apparu en 2022, nous nous sommes tout de suite rendu compte que nous avions affaire à une technologie qui allait révolutionner l’histoire de l’image, racontent-ils. Nous nous sommes demandé comment cela marchait, mais aussi à quoi, nous photographes, nous allions servir désormais si la machine pouvait contrefaire tous types d’images. Du coup, nous avons eu envie de nous raccrocher aux photos historiques, toutes ces œuvres qui nous ont donné envie d’être photographes, et en même temps, nous avons eu besoin de nous confronter à ce nouvel outil qui allait impacter notre métier et modifier notre représentation du monde.» Chemin faisant, ils ont fait face à de sérieuses problématiques, à commencer par celle, incontournable, de la falsification des images. Mais après tout, font-ils valoir, «cette question s’est posée dès les débuts de la photographie. Et à chaque révolution technologique, que ce soit l’essor du numérique ou les pratiques de retouche avec Photoshop, elle resurgit. Elle inquiète davantage aujourd’hui car jusqu’à présent, pour falsifier une image, il fallait posséder une certaine maîtrise technique. Maintenant, c’est à la portée de tous.»

La question de l’appropriation, des droits d’auteur et de l’absence criante d’instruments juridiques pour encadrer un programme moulinant des milliards de photos existantes les a également alertés. Mais ce qui les a le plus ébranlés est ce pouvoir qu’a l’IA, comme chaque innovation mais de façon plus démiurgique, «de reconfigurer notre perception du réel». Leurs échanges avec Midjourney leur ont permis de mettre en lumière les prouesses de la machine tout autant que ses biais, ses manipulations et les nombreux stéréotypes qu’elle génère. Brodbeck & de Barbuat ont commencé par constituer une base de données de plusieurs centaines d’œuvres signées Nicéphore Niépce, Man Ray, Cindy Sherman ou Jeff Wall. Pour obtenir de Midjourney qu’il recrée ces images à partir de leurs descriptions textuelles (les prompts) qui ne contenaient jamais le titre ou le nom de l’auteur, ils ont mené un travail de documentation considérable. «Nous avons fait des recherches sur chaque image: quel appareil a été utilisé, quelle pellicule, quel éclairage, quelle focale…» Au fil de ses investigations, le binôme a donc aiguisé ses couteaux, la performance de Midjourney tenant dans la précision du dialogue entre l’homme et la machine. «Chaque photo a nécessité une centaine de prompts très détaillés. Nous avons beaucoup appris sur notre pratique, sur notre métier.»

En se lançant dans cette entreprise dès les débuts balbutiants de Midjourney, Brodbeck & de Barbuat ont vu juste car les technologies de l’IA ont rapidement évolué. «Six mois plus tard, le même projet aurait été très différent.» Midjourney, qui se nourrit des photographies stockées dans les mémoires numériques, a tâtonné puis affiné ses propositions à mesure que sa mémoire s’enrichissait. En étant pionniers, Brodbeck & de Barbuat ont saisi un instant T de l’IA et pointé des déséquilibres auxquels la machine a partiellement remédié depuis. Leur travail propose donc une sorte d’archéologie de l’IA. «Midjourney puise dans le cloud planétaire. De ce fait, il est le reflet statistique de notre mémoire collective. En 2022, il répercutait un monde visuel où prédominaient la domination d’un genre sur l’autre, l’oubli des minorités, le culte de la performance, le lissage des corps… Aujourd’hui, le monde n’a pas tellement changé, mais Midjourney traduit ces biais de façon moins visible car, en trois ans, le programme a eu accès à un cloud d’images plus riche et plus diversifié.»

L’IA DÉNUDE PLUS VOLONTIERS LES FEMMES

L’historien de la photographie Michel Poivert, auteur d’un texte en introduction de l’ouvrage, souligne très justement que tout «un inconscient collectif» émerge des propositions «problématiques» produites par la machine. L’IA est sexiste. Elle dénude volontiers les femmes, mais pas les hommes. «Sur le portrait de Yoko Ono et John Lennon pris par Annie Leibovitz, Lennon est nu et Ono vêtue. Mais l’IA était tellement entraînée sur des images de nudité féminine qu’elle ne parvenait pas à inverser le canon.» L’IA n’aime pas les femmes défraîchies. «La photo Migrant Mother de Dorothea Lange, prise durant la Grande Dépression aux États-Unis, représente une jeune mère dont les traits sont précocement flétris par l’inquiétude et la misère, mais Midjourney, qui est alimenté par des clichés féminins issus de la mode et de la publicité, a insisté pour restaurer un visage lissé.» L’IA est raciste. Elle accepte de restituer la physionomie des Blancs, mais pas celle des Noirs. «À ses débuts, le programme était entraîné sur des photos où les Blancs étaient surreprésentés. Nous nous sommes arraché les cheveux avec la photo de Margaret Bourke-White, At the Time of the Louisville Flood (1937), qui montre un attroupement de Noirs Américains pauvres faisant la queue sous un panneau publicitaire figurant une famille blanche au sourire radieux [ill. p. 87]. Leurs visages étaient restitués de manière affreusement grossière. Nous avons eu ce problème avec toutes les minorités.» L’IA est endoctrinée. Certaines images se sont avérées impossibles à reconstituer, comme Le Drapeau rouge sur le Reichstag (1945) d’Evgueni Khaldei. «La machine est parvenue à retrouver la composition d’ensemble, à rendre son côté charbonneux, mais malgré une centaine de tentatives, nous n’avons jamais pu obtenir qu’elle reproduise la faucille et le marteau du drapeau soviétique, alors qu’elle restituait très bien les étoiles du drapeau américain. Cette altération nous a fait sourire car elle vient en redoubler une autre, plus historique. Sur l’image d’origine de Khaldei, le soldat brandissant le drapeau arborait une montre à chaque poignet. Pour qu’on ne pense pas que les soldats soviétiques étaient des pilleurs, l’une des deux a été à l’époque gommée par le photographe.»

Situé au carrefour de l’histoire de la photographie, des technologies et des marqueurs politiques et sociétaux, le projet de Brodbeck & de Barbuat se révèle passionnant. Les deux artistes envisagent aujourd’hui de réunir dans un autre ouvrage une bonne partie des prompts qui ont servi à réaliser les images et qui constituent le sous-texte de leur «histoire parallèle» de la photographie, aux prises avec «la dilution du patrimoine visuel et la standardisation esthétique». Le duo reste en cela fidèle à son obsession de payer tribut aux grands maîtres, eux qui s’alarment d’un dommage collatéral inattendu. «Nous avions toute confiance dans notre mémoire, mais dès que nous avons commencé à échanger avec Midjourney et à recevoir les images, nous avons eu tendance à oublier toutes les photos sources que nous aimions tant. Nous nous sommes aperçus que notre projet interrogeait la fabrication d’une mémoire collective factice mais aussi, et surtout, ce qui irréductiblement fait l’âme d’une photographie.».

Natacha Wolinski.